Entretien exclusif avec le Professeur Jean Marie Wounfa, sur le 3e colloque international tenu du 7 au 9 juin 2024 à Ngaoundéré dans la région de l’Adamaoua au Cameroun
(Pr Jean Marie Wounfa est, par ailleurs, Chef du Département des Sciences du Patrimoine à l’Université de Ngaoundéré)

Mbnpress.net : Bonjour Professeur et merci de répondre à nos questions. Un colloque international qui réunit les universitaires et chercheurs : quel en est le but ?
Pr Wounfa : Tous mes remerciements à mbnpress.net pour cet entretien que vous me faites l’honneur de décliner au nom de LIPAC, c’est-à-dire le Laboratoire des Imaginaires et Pensées Africains Contemporains dont le Dr Guedeyi Yaeneta Hayatou et moi-même avons eu l’initiative. C’est en effet dans le cadre des missions de ce Laboratoire que nous avons pu organiser, et pour la troisième fois, des rencontres scientifiques dont le dernier Colloque international sur la question environnementale. Celui-ci avait pour thème : Dire la nature, imaginer le vivant : la conceptualisation environnementale africaine. Il était question justement de nous interroger sur la manière dont les Africains pensent l’environnement, c’est-à-dire de faire une incursion dans l’imaginaire écologique africain. Nous partons d’un constat assez simple, celui selon lequel l’écologie a été longtemps considérée comme une science presque exclusivement occidentale. En fait, même si les pays du Nord semblent s’y intéresser particulièrement, il n’en demeure pas moins qu’il s’agit d’un champ de préoccupation universel dont les origines sont séculaires. Abordant la pensée écologique africaine, il s’agit de relever un défi en rassemblant des chercheurs africains venus des divers horizons, relevant de diverses disciplines et qui, dans une perspective transdisciplinaire, pouvaient durant deux à trois jours, s’interroger ou tout au moins mettre ensemble leurs connaissances, les résultats des travaux qu’ils mènent séparément dans différents Laboratoires, dans différentes universités pour non seulement apporter notre modeste contribution mais également faire retentir les cloches de l’Ecole écologique africaine.

Mbnpress.net : Parlant justement des Africains, il y a eu plus des jeunes qui sont venus des trois régions septentrionales du Cameroun qui étaient associés à ces joutes intellectuelles. Quel était leur motivation ?
Pr Wounfa : Il y a eu un réel engouement, comme l’atteste le nombre des réactions à l’appel que nous avons lancé, soit environ soixante (60) dont une quarantaine a été retenue. Il est vrai qu’aujourd’hui chacun d’entre nous subit au quotidien les perturbations liées au réchauffement climatique, aux effets anthropiques sur l’environnement, aux pressions de toutes sortes sur la nature. Il était vivement souhaitée la participation aussi bien des chercheurs chevronnés que des jeunes car le LIPAC pense à l’avenir. Nous qui en sommes les fondateurs savons que nous passerons, que la science doit demeurer et que le LIPAC doit continuer de vivre afin de continuer d’adresser les problématiques comme celle qui était au cœur de ce troisième colloque international. Je dois signaler ici que les participants venaient de nombreuses universités camerounaises, notamment celles de Dschang, Yaoundé, Maroua, Ngaoundéré et Douala. Des collègues ont effectué le déplacement du Congo, de la Côte d’Ivoire et des Etats-Unis. Nous avons eu droit à des communications à distance à partir du Canada. C’est dire que le caractère international du Colloque et du LIPAC est avéré ainsi que la place qui est accordée à la jeunesse. Celle-ci est particulièrement interpellée par la thématique très actuelle rattachée à l’environnement.
Comme vous le disiez justement, la partie septentrionale était très majoritairement représentée ; et je dois dire que c’est la partie du Cameroun qui est probablement la plus confrontée aux problèmes environnementaux. Les étudiants intéressés par cette problématique dans leurs travaux de recherche sont partis du Tchad voisin et des quatre coins du septentrion camerounais pour participer. Certes tous n’avaient pas des communications à présenter mais ils ont tenu à être là pour échanger avec les panelistes afin de comprendre et d’en tirer ce qui pouvait enrichir les travaux de recherche qu’ils sont en train de mener.

Mbnpress.net : Est-ce là l’innovation ? Sinon quelle était la particularité de cette troisième rencontre scientifique?
Pr Wounfa : il n’est pas inutile d’insister sur la fait que plusieurs communicants sont des doctorants qui, dans le contexte actuel, doivent nécessairement publier au moins un article tiré de leur thèse afin de remplir l’une des exigences qui en détermine la soutenance.
La particularité de cette rencontre scientifique, c’est aussi et surtout, qu’elle s’inscrit tout comme les précédentes dans la pluridisciplinarité, voire la transdisciplinarité. Nous avons enregistré la participation des géographes, entomologues, historiens, littéraires, linguistes, anthropologues et archéologues. Par ailleurs, nous nous inscrivons dans une perspective de recherche décomplexée et décoloniale. Ici, toutes les sciences se valent et méritent d’être prises en considération dans le concert des contributions attendues. De même, les clivages entre « jeunes » et « vieux » chercheurs, entre « assermentés du Nord » et « non assermentés du Sud », n’existent pas.
Et c’est l’occasion pour nous de dire que de plus en plus le public comprend que la littérature tout comme la linguistique et bien d’autres disciplines sont des « sciences- carrefours ». Vous conviendrez que d’aucuns peuvent se poser des questions de savoir qu’est-ce que la littérature vient chercher dans les questions d’ordre environnemental. Ce terrain fertile est abordé par les critiques littéraires à travers des grilles d’analyse et des théories spécifiques baptisées Ecocriticism par les anglosaxons et connue en France sous la désignation de l’écologie littéraire qui s’est muée aujourd’hui en écopoétique. Nous pouvons également signaler l’écolinguistique qui tissent alors avec la science de la litterature un champ disciplinaire écocritique dont nous nous sommes appropriés la portée et les contours pour construire en concert avec les autres disciplines une approche ethno-écologique au travers de laquelle les artefacts, pratiques anciennes reflétant les savoirs locaux, tout comme les textes écrits ou oraux sont analysés afin d’appréhender l’imaginaire écologique des sociétés africaines et de dégager les multiples facettes, implications et enjeux de la relation entre l’homme noir et la nature.
En effet, dans la perspective africaine, c’est très intéressant de le noter comme nous avons eu à le dire dans la leçon inaugurale de ce colloque, l’Africain et la nature entretiennent une relation fusionnelle qui est attestée quand nous passons en revue non seulement les vestiges (objets anciens retrouvés sur des sites archéologiques) et les croyances (pratiques et rites) mais également les contes, proverbes, chants, mythes, légendes qui témoignent de la variété et profondeur des considérations ou représentations dont la nature est l’objet en Afrique.
Il était donc question, pour nous, de répondre à la question de savoir avec quels outils, théories et méthodes spécifiques nous devons aborder les questions environnementales endogènes. Nous nous réjouissons de nous être libérés d’un complexe qui confine généralement les chercheurs africains à ressasser les formules étrangères qui s’appliquent mal aux réalités du continent noir.

Mbnpress.net : La question du changement climatique est urgente et très actuelle dans les régions septentrionales du Cameroun. Alors, qu’est-ce que ce colloque a pu apporter comme plus-value afin de solutionner ce problème environnemental ?
Pr Wounfa : Véritablement il n’était pas question pour nous de trouver une solution concrète à ces problèmes-là. Ce n’est pas le but des sciences sociales qui, elles, tentent de comprendre, parfois, en s’efforçant de revisiter l’histoire afin d’aider les populations à se réapproprier les savoirs anciens susceptibles d’être adoptés comme solutions. Pour ce qui est de l’environnement du Grand Nord Cameroun, certains participants ont interrogé l’imaginaire des peuples de cette région ainsi que leurs connaissances et modes de résilience face aux problèmes environnementaux depuis des siècles. Le phénomène des cataclysmes, inondations et tous autres problèmes environnementaux n’etant pas nouveau, nous ne saurions penser que c’est à partir du moment où les Occidentaux en ont fait une préoccupation qu’ils sont devenus une constante dans les discours africains. Les contes et les mythes ainsi que les rites aident à comprendre et affronter certaines conditions naturelles fort anciennes auxquels l’humanité doit s’adapter, apprendre à les dompter à défaut de s’y incarner dans une logique de fusion perçue comme méthode de compréhension et de solution pérenne. Il s’agit là d’une position de l’Africain qui ne convoite pas la nature, mais en ressent les besoins qu’il s’efforce de satisfaire tout comme celle-ci, en retour, lui offre les moyens de son autosatisfaction. Ainsi, l’homme noir a sa manière de concevoir la nature, de vivre sa nature et même de vivre dans et avec la nature.

Mbnpress.net : Quelle sera l’issue de ce colloque ?
Pr Wounfa : C’est une tradition de LIPAC qui, au terme de chaque colloque se fait le devoir d’en publier les actes. Nous en sommes à la troisième édition ; les ouvrages tirés des deux premières éditions sont disponibles, et nous travaillons déjà sur celui de l’an prochain, parce que pour nous, un colloque doit être projeté, et nous projetons toujours sur une durée d’au moins une année. Je suis sûr qu’au prochain colloque les Actes issus de celui qui vient de se tenir seront disponibles.
Mbnpress.net : Un dernier mot ?
Pr Wounfa : Un dernier mot, j’invite la jeunesse, qui déjà montre un très grand intérêt à ce que nous faisons, à ne pas baisser les bras. La porte reste grandement ouverte à tous ceux qui souhaitent s’inscrire dans la philosophie de recherche qui nous est chère : transdisciplinarité et approche décomplexée. Le LIPAC n’est pas l’affaire exclusive des littéraires ou des géographes, encore moins des historiens, non. C’est un Laboratoire pluridisciplinaire, et c’est pour cela que les thématiques que nous abordons sont celles-là qui nécessitent un regard croisé. La porte est ouverte et nous enjoignons les collègues, les doctorants, les jeunes chercheurs, les chercheurs de tous horizons, de nous rejoindre pour qu’ensemble nous essayions de bâtir la perspective africaine de la recherche scientifique sur les questions diverses et les plus urgentes qui interpellent la réflexion ou des solutions immédiates.